Conversation avec : Pierre Yovanovitch

Écrit le 20th septembre 2021

Pierre Yovanovitch Mobilier constitue la première collection de meubles de l’architecte d’intérieur éponyme - une gamme unique très attendue de 45 pièces caractérisées par un design subtil, un savoir-faire artisanal exceptionnel, et la durabilité de matériaux authentiques.

Mais lorsqu'on discute avec le designer classé dans le AD 100 et le Elle Decor A-List, il apparaît clairement que l’œil de l’expert pour la forme et la couleur – une évidence dans cette collection - est le fruit d'un long travail affiné par Pierre Yovanovitch après 20 ans dans l’architecture, la décoration d'intérieur, et la mode.

Plus récemment, le gout pour la couleur a conduit Pierre Yovanovitch vers nos teintes de peinture richement pigmentées. Elles ont été choisies pour servir de toile de fond à l’occasion de l’installation parisienne pour le lancement de Pierre Yovanovitch Mobilier il y a quelques mois. Nous avons interrogé le designer sur son choix de couleurs, ainsi que sur ses influences et ses inspirations en général.

Vous fiquez parmi les grands noms de l’architecture d'intérieur aujourd’hui, comment définiriez-vous votre style ?

"Made in France" est l'expression qui revient quand il s'agit de qualifier mon style. Au-delà de ma nationalité, de ma langue et de mon éducation, cela fait sans doute référence à la richesse des arts décoratifs français. Sans chauvinisme toutefois car le Made in France, le "mien du moins", est ouvert à de nombreuses autres cultures et influences. Il est empreint d'un grand éclectisme.

Je suis, par exemple, un fervent admirateur de l'architecture et du design scandinave du début du 20ème siècle. La Grâce Suédoise, ce mouvement des années 20 porté par des figures telles que Gunnar Asplund ou Axel Einar Hjorth par exemple, est toujours d'une grande modernité et pour moi, source d'inspiration. Il en est de même pour le design européen (Frits Henningsen, Paavo Tynell, Flemming Lassen…) et le design américain (TH. Robsjohn-Gibbings, Paul Laszlo, James Mont, Harvey Probber, Paul Frankl…)

J’aborde chaque projet sous l'angle de la “haute couture” : un one shot, pensé pour un client et pour un lieu. Je n'aime pas me répéter. Je fais appel à des artisans d'art qui détiennent un savoir-faire exceptionnel, qu'ils travaillent le bois, la céramique, le verre ou encore les textiles.

Enfin, l'art occupe une place importante dans mes intérieurs. J'aime faire appel à des artistes établis ou de jeunes talents en devenir, comme Claire Tabouret, Tadashi Kawamata, Alicja Kwade ou encore Matthieu Cossé qui a récemment réalisé une fresque au Château de Fabrègues.

 

Après avoir passé des années à créer des pièces sur mesure pour tous vos projets d'intérieur, qu'est-ce qui vous a amené à créer votre propre collection de meubles ?

Il me semblait qu'après des années de dessin de mobilier et de créations sur mesure pour mes seuls projets d'architecture d'intérieur, j'avais acquis la légitimité de m'adresser à un public plus large. Je me suis senti prêt.

Les premières collections Oops et Love en 2017 et 2019 présentées à la galerie R & Company à New York ont eu beaucoup de succès et m'ont encouragé à aller plus loin. Pierre Yovanovitch Mobilier et ses 45 modèles s'inscrit assez naturellement dans le prolongement de cette histoire.

Vous avez commencé votre carrière dans le monde de la mode - comment cela a-t-il influencé votre style d'intérieur, et vous influence-t-il encore aujourd'hui ?

Avant de commencer dans la mode, enfant, je jouais déjà à l'architecte ! Ma mère en témoignera -, mais je me rappelle que je passais des heures à dessiner des avions (y compris le détail de l'intérieur de la cabine), des maisons, des plans dans lesquels je positionnais pour chaque pièce tous les meubles et éléments de décor.

Puis j'enchaînais avec les travaux pratiques : je réagençais la maison familiale. Je déplaçais les meubles, réorganisais les lieux avec beaucoup de conviction. Un agencement ou un décor peuvent totalement changer l’esprit d’une maison. J'en suis encore convaincu.

J'aime dire que Pierre Cardin était un "architecte du vêtement". Il possédait un sens aigu de la géométrie, des volumes, des angles et des courbes. Auquel s'ajoutait une maîtrise de la couleur, des motifs et un grand sens du détail.

J’ai "aiguisé mon œil" à ses côtés, appris à faire des erreurs, à être audacieux, à ne pas baisser les bras. Puis, après 10 ans auprès de ce grand créateur , j’ai souhaité voler de mes propres ailes d'une part et pratiquer l'architecture d'intérieur d'autre part, qui était sans doute, plus que la mode, la passion qui était la plus ancrée en moi.

Pierre Cardin était un touche-à-tout, un homme ouvert à mille sujets. Il m'a conforté dans l'idée que créer, affirmer un style, impliquait non pas le repli sur soi mais une immense curiosité, une soif d'apprendre et de découvrir, une remise en question permanente. Ainsi que beaucoup de travail et de persévérance.

Aujourd'hui encore, mon style évolue. Il ne sera jamais figé, c'est une certitude. J'aime découvrir de nouveaux artisans, de nouveaux artistes, de nouvelles matières. J'aime voyager, rencontrer, écouter. Je suis insatiable

 

Les couleurs ont toujours été importantes dans votre travail. Comment aimez-vous les utiliser ?

Mon goût a toujours été inspiré par la nature. Je me souviens des couleurs de la Riviera de mon enfance, le soleil, la mer. Mais aussi de la matérialité dense des forêts et des variations saisonnières. Tous ces contrastes sont gravés dans mon esprit.

La narration a une place importante dans mon travail. Je n’aime pas me répéter et la couleur me permet de conférer un caractère unique à un espace. J’aime composer les couleurs et faire du sur-mesure pour un lieu. Pour moi, une couleur peut résumer un projet,  un spectacle, une scénographie. Elle donne immédiatement le ton, crée une ambiance, confère de la lumière, renforce ou adoucit le trait, l’architecture d’intérieur.

Le début de ma carrière a été marqué par des intérieurs black and white, relevés de touches de couleur. Alors qu’aujourd’hui, la couleur est bien plus présente, plus ample et plus franche, comme dans des projets de la boutique de la Villa Noailles, l’exposition l’Erotomanie de Mlle Oops à Toulon en 2018, ou encore l’exposition LOVE à la galerie R&Company à New York en 2019 et plus récemment la scénographique du lancement de la marque Pierre Yovanovitch Mobilier à la Place des Vosges en mai 2021.

Comment en êtes-vous arrivé à cette scénographie pour le lancement de votre collection ?

Pour le lancement de la marque Pierre Yovanovitch Mobilier dans le cadre d’une exposition de 45 nouvelles pièces de mobilier à l’Académie d’Architecture, place des Vosges, à Paris, je me suis inspiré de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes à Paris en 1925 et notamment du travail de l’architecte contemporain Hiroshi Sugimoto.

C’est de là qu’est partie mon idée de créer une expérience immersive dans les quatre salles de l’espace d’exposition. J’ai souhaité disposer les pièces de mobilier dans des structures de couleur (des "boîtes"), comme dans une maison, pour que le visiteur puisse s’imaginer vivre au quotidien avec ces nouvelles créations. J’aime particulièrement le design des maisons de thé de Sugimoto qui invitent les convives au sein même d’un cube pour créer un espace convivial et chaleureux.

 

Comment avez-vous choisi les couleurs ? Des préférées ?

Je souhaitais que les couleurs unies déployées en aplat sur les surfaces des boîtes créent une ambiance et mettent en exergue les lignes et les matériaux des pièces de mobilier, mais aussi qu’elles attirent l’œil du visiteur et surprennent. C’est pourquoi j’ai choisi des couleurs à la fois fortes, naturelles et douces. J’aime la manière dont les couleurs se combinaient et jouaient des contrastes.

Le contexte de l’exposition a fortement joué dans le choix des couleurs. Dans la première pièce, je souhaitais que l’orange (Charlotte’s Locks) attire l’œil du visiteur sur l’espace d’exposition et non sur l’environnement. Les pièces de mobilier se sont bien associées à la couleur orange qui a également fait ressortir les matériaux, tel que le bois.

La seconde pièce était plutôt sombre, c’est pourquoi j’ai voulu accentuer l’obscurité avec une couleur bleue foncée (Hague Blue) qui mettait en valeur nos luminaires. La troisième pièce rappelle la première avec une couleur rose foncé, qui tend vers l’orange (Red Earth). C’est également un clin d’œil à la Place des Vosges, connue pour sa couleur rose-orangée.

Enfin, la quatrième pièce proposait un rose pâle étonnant (Middleton Pink), auquel on ne s’attendait pas. J’ai souhaité contrastés avec les couleurs fortes des précédentes pièces en amenant un ton plus doux qui accompagne le vert des gypseries de la salle.

 

On dit que vos créations pour Pierre Yovanovitch Mobilier sont influencées par votre Provence natale - ces racines inspirent-elles également votre utilisation des couleurs ?

Oui, absolument. La Riviera de mon enfance, ses multiples paysages, ses artistes, ses villas historiques et sa lumière sont une grande source d'inspiration pour moi. La Provence que j'aime qui « dissimule ses mystères derrière leur évidence » (Jean Giono).

L’Europe du Nord, où l’or, les forêts, la nuit et les couleurs donnent vie à des pièces de mobilier simples et gracieuses. Ce sont tous ces mondes et d’autres encore, de l’Art Déco français au modernisme américain, qui ont nourri ma culture et formé mon goût.

Je propose ici une ligne de mobilier qui dévoile mes obsessions pour l’artisanat, pour les techniques traditionnelles et innovantes, pour le visible-invisible, pour les matières issues de la nature.

Quelle était votre expérience de Farrow & Ball avant ce projet ?

La palette des nuances Farrow & Ball est large et inspirante. Toutes les couleurs de la gamme possèdent profondeur et personnalité. Il est rare que je trouve exactement les couleurs qui correspondent à ma vision d'un projet sans devoir créer une teinte sur-mesure. Farrow & Ball m’a permis de sélectionner aisément des références qui convenaient parfaitement à la scénographique de l’exposition dans le décor très présent d'un bâtiment du 17ème siècle place des Vosges.

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